En réalité, les êtres humains sont capables de tout : torture, génocide, cannibalisme, viol. Après quoi - du moins, c'est ce que j'ai entendu dire -, la plupart d'entre eux sont encore capables d'être gentils avec les enfants ou avec les animaux, d'être émus aux larmes, par une musique, et de se comporter, en général, comme si toutes leurs facultés émotionnelles étaient intactes.
Axiomatique de Greg Egan est un classique de la science-fiction encore trop peu mis en avant en France. Auteur australien discret, presque invisible, Greg Egan n’en est pas moins l’un des piliers majeurs de la hard science-fiction. Mathématicien et informaticien, il écrit des textes exigeants, qui peuvent parfois vous donner le vertige.
C’est précisément ce qui fait la force de son œuvre. Greg Egan ne prend jamais son lecteur par la main. Loin de simplifier ses concepts, il n’hésite pas à nous confronter à des idées parfois dérangeantes. Lire Axiomatique devient alors une expérience.
Le titre du recueil est révélateur. En mathématiques, une axiomatique désigne un ensemble de règles de base, des axiomes, à partir desquels tout un système logique se construit. Si l’on modifie ces règles initiales, c’est l’ensemble du monde qui change. L’auteur utilise ce principe dans son recueil : chaque nouvelle explore un futur fondé sur des axiomes scientifiques, technologiques ou moraux différents des nôtres, et en examine leurs conséquences.
À bien des égards, les nouvelles d’Axiomatique évoquent des épisodes de la série Black Mirror. Chacune propose un futur possible pour interroger des thématiques profondément actuelles : l’intelligence artificielle, l’identité, la parentalité, les réfugiés ou encore les dérives du progrès scientifique.
Et si la première publication du recueil remonte à 1995, les textes de Greg Egan n’ont rien perdu de leur force. Leur dimension visionnaire frappe encore aujourd’hui.

Axiomatique un manifeste de la hard science-fiction
Lire Greg Egan n’est pas chose aisée, et Axiomatique peut rebuter plus d’un lecteur dès les premières pages. La nouvelle qui ouvre le recueil est sans doute la plus inaccessible : abstraite, exigeante, elle donne immédiatement le ton. Elle peut décourager avant même d’avoir commencé. Pourtant, il serait dommage de s’arrêter là.
Car si cette première nouvelle constitue un véritable mur conceptuel, elle n’est pas pleinement représentative de l’ensemble du recueil. Elle en propose plutôt une forme d’avant-goût extrême de ce que Greg Egan peut produire de vertigineux. L’auteur asutralien nous propose un recueil saturé de concepts capables de faire vaciller nos certitudes. Certains textes restent plus accessibles sans jamais renoncer à l’exigence intellectuelle qui fait la singularité de l’auteur. Axiomatique demande un effort de lecture mais ô combien gratifiant !
Le recueil n’est d’ailleurs pas qu’un simple assemblage de nouvelles : il constitue une véritable porte d’entrée vers ce que la hard science-fiction peut apporter à notre vision du monde. Mais encore faut-il s’entendre sur ce que recouvre cette dénomination.
Traditionnellement, la hard SF fait référence aux sciences dites « dures » comme les mathématiques, la physique ou l’informatique, en opposition aux sciences humaines et sociales. Pourtant, cette distinction mérite d’être interrogée. Chez Greg Egan, comme chez Kim Stanley Robinson, la rigueur scientifique ne se limite pas aux équations ou aux inventions : elle englobe aussi la compréhension de l’humain, de ses comportements et de ses structures sociales. Or, quoi de plus complexe que d’anticiper l’évolution d’une société, ses dérives morales, ses tensions éthiques et ses contradictions ? Cerner l’être humain n’est pas une tâche plus simple que comprendre l’univers.

Pourquoi lire Axiomatique de Greg Egan ?
Axiomatique ne se contente donc pas de bâtir des mondes crédibles sur le plan scientifique ; elle met à l’épreuve notre capacité à penser les conséquences de nos découvertes. C’est précisément là que Greg Egan frappe fort. Il ne met pas en scène des héros au sens classique du terme, mais des individus ordinaires parfois en décalage, parfois en parfaite adéquation avec le monde technologique et biologique qui les entoure.
Chez Egan, la science n’est jamais décorative. Elle sert à explorer des futurs possibles, non pour les glorifier, mais pour en révéler les implications morales, sociales et existentielles.
Et si le clonage devenait une réalité, qu’en ferait l’humanité ?
Supposons que nous pouvions créer un virus capable d’éliminer certaines catégories de population ?
Que ferait-on si l’on pouvait créer des êtres humains parfaits ?
Et si nous connaissions tout de notre passé et de notre futur ?
Ces questions, Greg Egan les aborde avec une originalité radicale, sans jamais chercher à rassurer son lecteur. Il déstabilise et interroge sans limites, quitte à laisser certaines zones volontairement opaques. Axiomatique nous demande une chose essentielle : accepter de ne pas tout comprendre immédiatement.
En cela, le recueil fonctionne comme une véritable épreuve. Lire Greg Egan, c’est accepter l’inconfort intellectuel, la perte de repères, et parfois l’échec de la compréhension immédiate. C’est aussi découvrir une science-fiction qui ne se contente pas d’imaginer le futur : elle nous oblige à penser notre présent.

Analyse de quelques nouvelles d’Axiomatique
La Caresse
« La Caresse » est l’une des nouvelles les plus étranges et dérangeantes d’Axiomatique. Greg Egan empruntant les codes du polar classique et nous présente Dan Segel, détective à la carrure impressionnante et à l’assurance virile. Il enquête sur le meurtre d’une femme retrouvée égorgée dans son appartement. Une scène de crime presque banale, jusqu’à la découverte, dans la cave de l’horreur véritable : un léopard doté d’une tête de femme humaine.
Cette créature mi-animale mi-humaine provoque un choc. Pourtant, lorsque quelqu’un tente de la tuer à l’hôpital, Dan Segel intervient et la sauve. L’enquête conduit alors à un tableau bien réel : Des Caresses (1896) du peintre belge Fernand Khnopff (ci-dessus). Cette représentation révisée du Sphinx et d’Oedipe devient le point de départ d’une obsession. L’affaire le mène au défunt plasticien Andreas Lindquist, connu pour ses reproductions grandeur nature de tableaux. Mais quel lien a-t-il avec cette créature ?
La bascule finale est alors d’une cruauté glaçante. Dan Segel, kidnappé, se réveille six mois plus tard, métamorphosé en l’éphèbe du tableau de Khnopff. Son corps, son identité même ont été effacés pour satisfaire la folie artistique d’un homme que l’on croyait mort. En effet, Lindquist s’est en réalité réincarné en volant le corps de son propre fils. À travers cette nouvelle, Greg Egan confronte le lecteur à l’inquiétante étrangeté de la modification corporelle. Dans un monde où la chirurgie esthétique est devenue un outil banal d’amélioration des corps, La Caresse explore un futur où la transformation n’a plus de limites. Le corps n’est plus un sujet, mais un matériau.
Egan pose ici une question centrale : jusqu’où est-on prêt à aller pour satisfaire nos désirs les plus fous ? Lorsque l’argent, le pouvoir et le progrès scientifique se conjuguent, tout semble permis. L’artiste devient démiurge, et l’œuvre justifie la mutilation, la violation, la dépossession des corps. Greg Egan nous rappelle que le progrès biologique, s’il n’est pas encadré par une réflexion éthique, peut devenir un théâtre des horreurs humaines.

Eugène
Une de mes nouvelles préférées de ce recueil c’est « Eugène ». Le récit s’ouvre sur un couple modeste, profondément attachant par sa simplicité et sa naïveté. Leur quotidien bascule soudain lorsqu’ils gagnent une grosse somme à la loterie. Toutefois ils n’ont qu’un souhait : avoir un enfant. Ils se rendent alors dans une clinique où un savant fou leur vend la possibilité d’avoir un enfant doté d’une intelligence inégalée surpassant tout ce que l’humanité a connu. Le contrat est signé.
Le récit devient alors vertigineux. Eugène, leur fils leur envoie un message depuis le futur. Il y explique avoir mis fin à ses jours, tout comme les autres enfants issus de cette même expérience. Cette décision radicale n’est pourtant pas motivée par une volonté destructrice, au contraire. Eugène et les autres enfants sont si intelligents qu’ils savent que leur existence, symbole d’une humanité « améliorée » est une erreur qui conduira inéluctablement à la disparition de l’espèce humaine.
Vous l’aurez compris Eugène est une référence loin d’être anodine. Celle-ci renvoie à l’eugénisme, un concept visant à sélectionner le patrimoine génétique de l’espèce humaine pour en tirer le meilleur. Idée qui n’est pas sans rappeler l’oeuvre dystopique du célèbre Aldous Huxley, Le Meilleur des Mondes. Cette nouvelle remet en cause la volonté des hommes à devenir meilleurs à l’excès et la construction d’une société parfaite aux prix de la liberté et de l’éthique.
Eugène met en garde contre une foi aveugle dans la science et le progrès.
🟢 Positif :
- Une oeuvre stimulante, intelligente et visionnaire
- Une hard science-fiction d’une rigueur exceptionnelle
- Des concepts intéressants et qui donnent à réfléchir
🔴 Négatif :
- Une accessibilité limitée pour certains lecteurs, non recommandée pour les frileux de concepts scientifiques rigoureux
- Quelques rares nouvelles qui peuvent nous sembler inintéressantes


Aucun commentaire